Je suis l’ennemie

Karianne Trudeau Beaunoyer

Finaliste du prix Émile-Nelligan 2020


Qui parle quand celle qui n’est pas née pour le faire le fait quand même, à son corps défendant? Dans ces poèmes, une jeune femme se guérit de la maladie héritée de sa famille, une maladie de silence et d’inertie. Elle raconte sa métamorphose: l’entraînement minutieux à la honte insensée que lui cause le son de sa voix, la violence qu’elle fait subir à son corps et le combat contre la loi en elle qui veut la réduire à néant.

À l’école, quand on nous demandait ce que nos parents faisaient dans la vie, je n’avais rien à répondre, car mes parents ne faisaient rien. Ce n’était pas leur faute. Je ne comprenais pas pourquoi ils avaient fait un enfant. Ils m’ont eue, mais nous avons failli être deux. Souvent je me dis qu’ensemble il aurait été plus facile de vivre avec eux, d’obéir à ceux qui ne désiraient rien créer. À la place, je suis deux. Je ne peux ni te libérer, ni t’avaler pour de bon. J’ai dû apprendre. J’ai grandi avec toi, je suis partie avec toi, vers une lumière que moi seule arrive à voir. Ce n’est pas juste, mais c’était la seule solution.


«C’est donc celle qui aura survécu à sa jumelle que l’on entend dans cette série de poèmes en prose, tenant la chronique de la longue et difficile naissance d’une voix, qui part à la conquête d’elle-même en donnant non seulement à voir son triomphe des écueils qu’elle rencontre, mais aussi la dureté de ces écueils. Si un corps porte en lui la mort dès sa naissance, il porte forcément l’héritage d’un silence. Comment entrer dans la vie avec, en soi, ce legs confinant au mutisme?
Livre magnifiquement combatif, où l’enfance est moins naïve que vertigineusement lucide, Je suis l’ennemie pose un regard à la fois impitoyable et tendre sur la témérité de devenir soi, une quête achoppant dans ce cas-ci sur un corps qui fait constamment obstacle malgré sa chétivité, sur le cauchemar de la chicane qui reprend sans cesse dans la maisonnée et sur cette mère qui, même si elle est toujours vivante, ne sait que mourir. Si les œuvres qui racontent ce qu’elles ont dû vaincre pour exister vous émeuvent, ce livre est pour vous. [...]»
— Dominic Tardif, Le Devoir

«Dans des poèmes-confessions d’une honnêteté saisissante et d’une grande élégance malgré la férocité des émotions convoquées, la poète raconte une fracture originelle, la recherche de sa place entre le monde des vivants et la tentation de la mort.»
— Valérie Forgues, Nuit blanche

«Je suis l’ennemie pose alors, on peut le comprendre ainsi, cette question : la force d’une image tient-elle uniquement à la plate vérification de l’avoir vécu. Pour l’autrice, visiblement, elle tient plutôt à ce qu’elle met en jeu, à cette diffraction de la solution de continuité si bien donné à voir dans ses fragments de poèmes en prose. Alors “la fuite est l’image que je me fais de moi,” tous ces reliquats qu’on laisse aux barbares, notre “désir tari de plaire.” L’enfance comme traversée successives de la mort, un fantôme où les frontières entre vie et mort ne sont qu’une adulte, incompréhensible, convention. À la sœur morte suit des projections de la mère morte (sans doute tout ce qu’il a fallu tuer pour advenir). “Les images, même les plus vraies, doivent être répétées, et pour être répétées doivent être inventées.” Le charme de Je suis l’ennemie tient alors à cette suite narrative imagée, à ce roman d’une hantise qui, presque, nous ferait penser à Une fêlure d’Emmanuel Régniez. Dans l’absence, par expulsion de son propre corps, la narratrice n’est jamais unique – elle porte voix pour ses fantômes. Beauté et tension.»
La viduité