L’armée des soldats sans guerre
Entretien avec Jean-François Vaillancourt (Extrait)

Jeudi 11 août 2022

Esprit de corps est un roman sur l’armée – sur l’armée de réserve. La réserve, ce n’est ni plus ni moins qu’une armée à temps partiel. Le jour, la semaine, dans le civil, les réservistes sont étudiants ou occupent des emplois. Le soir, le week-end, ils vont au régiment. Mais l’essentiel de leur formation, ils la reçoivent durant l’été. Au début du roman, un groupe de recrues arrive sur la base militaire de Gagetown au Nouveau-Brunswick. Quatorze semaines plus tard, ils en repartent sapeurs, c’est-à-dire ingénieurs de combat. Esprit de corps est un roman sur la jeunesse, un récit d’apprentissage, un coming of age où, étrangement, la jeunesse s’attarde, s’obstine. Sans doute était-il inévitable que, dans un livre sur l’armée, les personnages voués à se transformer résistent, que la rébellion et le chaos s’infiltrent dans presque toutes les interstices d’un univers où règnent l’autorité, la hiérarchie, la discipline. Sans doute était-il inévitable aussi qu’une fois passé l’acmé du cours, la désillusion advienne, et l’ardeur se relâche.

Œuvre de contrastes, satire militaire et roman comique, Esprit de corps est drôle par le jeu de tout ce qu’il oppose et met en tension, et par tout ce qu’il charrie d’immature et de régressif, d’insoumis et de niaiseux, de cabochon et d’absurde, d’inventif et d’anarchique – alors même qu’y surgissent, imprévisibles, des moments de beauté sombre, de vertige épiphanique, d’épuisement et de flottement où le réel se délite, où le langage se déploie, s’emporte, exacerbe et transcende d’un même souffle le cadre militaire.

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ÉRIC DE LAROCHELLIÈRE ET ALEXIE MORIN
— Notre première question est en deux volets. Il allait de soi qu’ayant été ingénieur de combat dans l’armée de réserve durant sept ans, tu aies eu envie d’écrire sur cet univers, cette expérience. Mais plus délicat, peut-être, a été le choix de la perspective et de la tonalité du roman. Quelles réflexions ont sous-tendu l’écriture du livre? Le ton, cette manière de convoquer la tradition du roman comique, était-il là dès les premières pages écrites? L’écart entre le cadre rigide et hiérar­chique de l’armée et l’énergie irrépressible d’un groupe de jeunes à peine sortis de l’adolescence, voire de l’enfance, n’appelle-t-il pas cette tonalité, ce rythme?

JEAN-FRANÇOIS VAILLANCOURT — Je voulais écrire un roman. Je voulais parler de l’armée. Mais je ne voulais pas raconter une guerre. C’est facile de confondre les deux. On a une idée de la Deuxième Guerre mondiale, on a en tête quelques images américaines du Vietnam. Les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan nous ont donné à voir à quoi ressemble une armée occidentale moderne en guerre dans un pays d’Asie. L’invasion de l’Ukraine nous montre aujourd’hui ce à quoi ressemblerait un conflit entre deux puissances militaires dans un pays européen. N’empêche qu’au-delà des combats, dont on ne possède que des images incomplètes et étroitement contrôlées, on ne sait à peu près rien des soldats ni de la vie dans l’armée.

J’ai cherché selon quelle perspective je me sentais à l’aise d’écrire sur le sujet. Préférais-je adopter une approche autobiographique? Composer une mosaïque de nouvelles, d’anecdotes? Raconter une histoire? En filigrane de ces questions me taraudait un autre problème. Je me sentais un peu forcé de prendre position sur la guerre et, par extension, sur l’armée, et de mettre cette prise de position au premier plan, comme si tout discours sur l’armée devait se résumer à cette question: pour ou contre la guerre? Je comprends bien que, contre la glorification de la guerre omniprésente dans la propagande militariste, les discours conservateurs et le cinéma hollywoodien, certains manifestent une opposition irréductible, et que cette opposition les conduit à un rejet dogmatique de tout ce qui touche l’armée. Je ne pouvais pas adhérer à ce rejet, qui mène potentiellement au mépris des soldats, une attitude ressemblant à la violence et au mépris que l’armée elle-même entretient envers ses membres. En vouloir aux soldats pour la guerre serait aussi simpliste que de reprocher notre consommation de viande aux travailleurs des abattoirs. En fin de compte, j’ai choisi de restituer, de façon aussi authentique que possible, la vie dans l’armée de réserve, au plus proche de l’expérience des soldats, et d’adopter un point de vue singulier, voire intime, plutôt que surplombant. Cette perspective me retenait d’écrire contre le monde militaire sans m’obliger à prendre parti pour. Je pouvais écrire à partir d’un nous critique, mais ouvert, qui inclut inconditionnellement les soldats. Je crois que ce nous est la condition première du progrès vers la démilitarisation, tout comme un nous incluant les prisonniers est un passage obligé pour abolir les prisons. Refuser notre solidarité aux soldats, c’est reproduire les schèmes d’une institution qui se donne le pouvoir de transformer des êtres humains en chair à canon, en objets consommables à dignité variable. C’est reproduire la logique qui autorise un général à envoyer des milliers de personnes à la boucherie. Là où un général voit des pions, je résiste en voyant des humains. Là où un général voit des grades, je résiste en voyant des noms. Là où un général voit des professionnels, je résiste en voyant des êtres sensibles, complexes, dignes. Là où un général voit des effectifs, je résiste en voyant des personnes qui veulent vivre heureuses, des parents, des frères et des sœurs, des enfants, des cousins, des cousines, des pairs, des amis, des humains dont je dois prendre soin, dont j’ai la responsabilité. Cette responsabilité n’est-elle pas la racine du pacifisme?

L’univers singulier de l’armée de réserve, où les mondes civil et militaire se mélangent sans s’exclure, est idéal pour explorer les tensions martiales qui parcourent notre société. Celle-ci se perçoit comme en temps de paix, même si elle entretient une armée impliquée dans de nombreux conflits militarisés autour du monde. Les recrues éprouvent cette dissonance au quotidien, et les réservistes l’intériorisent plus que quiconque. J’avais la chance de pouvoir aborder cette expérience avec familiarité, en évitant la solennité. Ça peut paraître contre-intuitif, mais la proximité et la légèreté convenaient mieux. Je me souviens d’un cours que j’ai suivi à l’université, sur la représentation de la Deuxième Guerre mondiale dans la littérature québécoise. Quelqu’un se disait choqué par le fait que, dans son roman Neuf jours de haine, Jean-Jules Richard – qui a fait le débarquement de Normandie en 1944 – esthétise certaines scènes de combat. Neuf jours de haine ne glorifie pas la guerre, mais cherche à saisir la totalité d’une expérience innommable. Richard se serait défilé s’il avait omis de montrer l’instinct de contemplation de l’espèce humaine, capable de trouver du beau même au travers de l’horreur. Aussi bien sinon construire une maquette avec des soldats de plomb, comme cela se fait dans un quartier général pour représenter le champ de bataille. Bien sûr, Richard est de son époque, et il relate l’opération militaire la plus vaste de l’histoire. Pour ma part, je raconte un été d’entraînement dans un camp de réservistes, au sein d’une petite armée au début de ce siècle, sur une base militaire où tout est laid sauf ce qu’il reste de la nature. Dans ce contexte, c’est surtout par l’humour que les individus s’adaptent à la déshumanisation, et qu’ils y résistent. Cela se produit dans tout groupe de jeunes subissant des expériences de formation, voire de formatage (ou de déformation, pour reprendre le mot d’Hervé Bouchard), sous la tutelle d’institutions qui les traitent comme une masse dont il faut raboter la moindre aspérité plutôt que comme des personnes faisant partie intégrante de la communauté. À l’adolescence, l’humour remplace le jeu; c’est l’âge où le faire semblant se transforme en devenir. Si l’on ne pouvait pas en rire, la douleur et le mal-être provoqués par les contorsions auxquelles nous soumet le moule social seraient insupportables. Il faut bien survivre au quotidien. Pour les mêmes raisons, l’humour est un bruit de fond dans l’armée, en premier lieu chez les recrues. Le meilleur livre pour comprendre l’humour militaire, c’est la trilogie du Brave soldat Chvéïk, de Jaroslav Hašek, que j’ai découverte à mi-chemin de l’écriture d’Esprit de corps. Cette œuvre ne porte pas sur la guerre, mais sur l’esprit militaire lui-même, sa rigidité, son ridicule. Servitude et grandeur militaires de Vigny met aussi le doigt sur sa passivité, mais l’armée du début du dix-neuvième siècle qu’il décrit appartient à une autre époque. Chvéïk, en revanche, évolue dans une armée fondamentalement semblable à la nôtre, même si les romans ont été écrits autour de la Première Guerre mondiale. Chvéïk est un clown. On est chez Rabelais, chez Cervantès. Ce comique imbécile, carnavalesque, est le démon de l’armée moderne, son émanation, sa maladie auto-immune. Tous les soldats connaissent Chvéïk, l’esprit Chvéïk, le génie Chvéïk. L’imbécillité de Chvéïk est la seule force capable de subvertir l’armée de l’intérieur. Le rire que provoque Chvéïk est la résurgence d’un dégoût naturel pour l’autorité. L’humour n’est pas un signe d’inconscience. Les adolescents font des conneries, mais ils ne sont pas cons. Rire, c’est encore montrer les dents.

É. L. & A. M. — L’une des premières choses qui saute aux yeux, à la lecture d’Esprit de corps, ce sont les personnages, leur singularité, leur prégnance, le naturel avec lequel ils s’imposent. Tu réussis à les camper en quelques phrases, et ils habitent la page à la manière de vraies personnes saisies dans une situation réelle. Or on se rend bientôt compte qu’en fait le roman met en scène une entité plus rare en littérature, une entité plurielle, un personnage collectif: le protagoniste est le cours de recrue, c’est-à-dire un groupe de sapeurs en formation. Le roman avance en jouant de la tension entre les tempéraments individuels et le mouvement du groupe, qui voudrait incarner cet esprit de corps qu’évoque le titre, mais n’y arrive pas tout à fait, ou avec peine et pour peu de temps. Qu’est-ce qui a déterminé cette manière d’envisager les personnages et la construction du récit?

J.-F. V. — La première image du livre correspond à l’image qui a lancé l’écriture: l’hymne national. La première phrase du livre est la première phrase que j’ai écrite, à quelques mots près. «Ô Canada de marde! Vous allez recommencer! Vous êtes pas des brochets!» Brochu tient son nom de ce brochet. Falardeau est apparue parce qu’il fallait un senior au groupe. Dupuis est apparu pour poser sa question. Fournier est apparu pour écraser un maringouin. Royer est apparu pour lâcher un pet. Ainsi de suite. Dadjé, Poulin, Girard, Fontaine, tous ont d’abord été des chanteurs dans ce chœur. Le chœur a précédé les individus. McKinnon n’appartient pas au même peloton que les autres puisqu’il est anglophone – les recrues sont séparées selon la langue dans laquelle ils reçoivent l’instruction –, mais il est apparu en même temps que le peloton des francophones; il fait partie du chœur même s’il n’est pas dans les rangs. Il ne comprend pas, mais il suit. Quand les francophones se voient imposer une série de push-ups en guise de punition pour avoir massacré l’hymne national, McKinnon les accompagne à distance. Ce groupe est le personnage principal du roman, et la structure du livre, en forme de sablier, reflète son évolution. C’est au milieu de l’été, au centre du roman, que le groupe est le plus uni, le plus solidaire. Le premier chapitre, plus diffus, fait des va et vient dans le temps, de même qu’entre anglophones et francophones. Le deuxième propose aussi des sauts temporels, mais seulement au sein du peloton francophone. Le troisième raconte en continu un unique événement: une journée de travail où francophones et anglophones se livrent à une compétition. Le quatrième chapitre raconte une marche forcée, une heure tout au plus, au bout de laquelle la narration et le groupe parlent presque d’une seule voix. C’est le goulot d’étranglement. Dès le chapitre 5, la discipline s’allège sur le camp. À ce soulagement correspond un assouplissement de la forme. Le dépaysement s’estompe, on s’est endurci, les habitudes s’installent. Pour un temps, la narration se fera plus classique. La rivalité anglos-francos laisse graduellement place à une opposition plus profonde entre stagiaires et instructeurs. Le procès injuste que subit McKinnon, l’un des meilleurs soldats de la cohorte, brise l’illusion d’infaillibilité, d’unité et de dévouement des instructeurs. Le renvoi du sergent Lévesque, à l’origine des accusations, aggrave le problème plutôt que de le régler. Le peloton franco s’était soudé en réaction à sa dureté et à sa rigidité. Son remplaçant, le sergent Basma, hérite d’un groupe décapité. Pour rétablir la cohésion, il propose un projet de cours, qui canaliserait l’énergie des recrues vers un objectif commun. Mais au chapitre 6, le train-train quotidien reprend immédiatement le dessus: on n’a pas le temps de se consacrer à la réalisation de quelque chose de plus grand que soi. L’exercice d’infanterie du chapitre 7, en leur donnant un aperçu de ce que sera concrètement leur carrière dans la réserve, décourage les soldats. Au chapitre 8, les illusions sont définitivement perdues. À l’approche de la collation des grades, tout le monde se retrouve seul à nouveau. Les journées et les dernières étapes de la formation se fragmentent, et la forme du texte avec elles. Le «sens de l’urgence» si cher aux militaires réapparaît: cette fois, c’est l’urgence d’en finir et de rentrer. L’unité éclate. Les recrues font face à la contradiction inhérente à la soi-disant «famille» militaire. Avant d’être une communauté rassemblée autour d’une réalité partagée – une identité, des valeurs, une culture –, l’armée est une coalition, c’est-à-dire une association créé pour l’agression d’un ennemi. Son mouvement n’est pas durable et centrifuge, mais court et linéaire, comme un assaut: la conquête d’Alexandre le Grand, le blitzkrieg allemand, le shock and awe américain. Une armée ne construit rien, elle détruit. L’idée d’une armée de paix n’est qu’une supercherie, l’idée qu’une armée puisse exister sans guerre est une aberration. Si elle n’est pas menée de front, la guerre prendra des formes tumorales ou l’armée se dissoudra. La petite armée d’Esprit de corps n’ira pas à la guerre. Elle s’évanouira après s’être nourrie de quelques succédanés, quelques projections fantasmées.