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Scènes de la vie occidentale
LUDOVIC BABLON

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Série QR, roman, printemps 2005, 176 p. — format : 14 × 20,3 cm
18,95 $ / 15 € — ISBN
2-9808122-6-9



EXTRAIT EN PDF



Un roman meurt dans une voiture, le 10 juillet 2002, à 23 h pile, à Lille. Rencontre, accident, dénouement, et vice-versa.

Une tendance insistante à la négation, au déni et au refus marque l'univers de Scènes de la vie occidentale. Le roman raconte dans un style à la grandiloquence cassée le choc de la rencontre que chacun fait avec les désillusions de la modernité : tu ne comptes pas; tu hérites d'une histoire personnelle et collective meurtrière; pour toute injustice commise envers toi, tu en es réduit au relativisme moral. Tu as pour nom Arnaud Villeneuve, happé lors du crash par Radio vivant et Radio mort. Ou Estelle-Irène Huck, Anna Ash, Paul Appelbaum ou encore Alice Mathieu, desquels la biographie, des documents que diffusent les Radios, dresse des constats d'absence et d'insatisfaction aiguë et hargneuse.

Folie, misère amoureuse, haine, anonymat des vies, claustration, déréalisation médiatique, les thèmes s'intriquent et, pour actualiser le drame, revendiquent jusqu'au miracle fabriqué des objets modernes, des immeubles et du mobilier, des «cubes communs» où l'on subsiste minablement, où l'on tire des plans sur la comète en épluchant des pommes de terre. D'un rythme ample mais angulaire, coupé de la largesse épique dont il fantasme maladivement la possibilité, le roman déconstruit l'espace où nous habitons. Dans une chambre close, on part pour Oulan-Bator. Le même espace est multiplié : cube habité qui est chez toi, moi, lui et elle. À travers ces séries de pièces, le roman avance avec un pied de biche, un micro, un téléphone, revient, se cogne aux murs et se poste aux fenêtres, écoeuré de nos moeurs immobilières anonymes et indifférentes, de notre misère locative et paralysée. Ce faisant, il sonde l'étrangeté terne de notre façon d'abdiquer et nos trajectoires absurdes, examine la confusion ordinaire et les moments de crise de jeunes citoyens qui ne savent pas qu'ils sont cernés, que l'issue de la lutte est connue, diffusée à heure de faible écoute après les hits et les scoops. Le roman débouche sur une prise de parole autobiographique qui fait office de pamphlet politique utopiste, dédaignant le baume d'un narcissisme qui se donnerait le prétexte d'une fictionnalisation de soi - pamphlet qui n'est pas dupe et s'annule lui-même; au final, le décret primitiviste d'une victoire de Sparte sur l'opulence de Persépolis trahit le désarroi à l'oeuvre: la posture de l'ermite orgueilleux, de l'énième refus ne tient pas davantage que le reste. Du coup, le roman pourrait bien constituer un portrait à charge d'une génération désespérée, dont le seul et premier luxe serait de pouvoir se détruire sans y mettre les formes, par lassitude ou crispation.

Scènes de la vie occidentale recourt au schème du fait divers accidentel, qu'il traite en sourdine comme un récit de crime obsessionnel. Un accident de voiture a lieu à un carrefour, à Lille: départ enfoui du livre, ce drame, sa substance - choc éclair, coma, Radio mort – hante tout son déroulement, charge sa surface narrative. 23 h : 23 h est le moment auquel on ne cesse d'arriver, et qui ne passe pas. Ce noeud fait spiraler tout le roman. Il le diffuse, le déploie formellement en reportages de Radio vivant et Radio mort, hypernarrateurs scrutant les vies pour trouver des causes profondes à l'accident (trop hasardeux pour ne pas être le jouet d'une autre détermination), et scrutant ces éventuelles causes pour trouver du sens : captant, filmant, montant – diffusant du vide en lieu et place de quelque résolution. Sur le plan du récit, la violence du crash est secondaire, éludée. La vacuité des vies qui s'agitent et se dissocient dans des cuisines glauques est plus violente: elle prime, se remplissant comme votre frigo de n'importe quoi. Le drame n'a pas besoin d'épisodes chocs. Il prolifère et dure, tout simplement, dans un climat d'angoisse passionnelle, dans une odeur de steak, au milieu du plastique et de la précarité banale et déshéroïque.



Habitué des formes poétiques, courtes ou atypiques (évangile, faux récit historique, anciennes formes prosaïques japonaises), Ludovic Bablon signe ici un roman polyphonique halluciné, qui marque le début d'un intérêt devenu majeur pour l'intrigue – intérêt à l'oeuvre par exemple dans Kidnapping d'un junkie, feuilleton qui paraît depuis le début 2005 dans le magazine Matricule des Anges – en attendant que Kinski, roman en cours d'élaboration, approfondisse ce tournant narratif. Sous l'impulsion des Jean Genet, Pierre Michon et Don DeLillo, il donne avec Scènes de la vie occidentale une oeuvre ambitieuse, dont le nihilisme est dépassé de l'intérieur par une écriture à vif et versatile, qui fait entendre, avec le désespoir, le rire tragique de la lucidité.



ENTRETIEN AVEC LUDOVIC BABLON
par Frédéric Vignale
publié dans Le Mague en octobre 2004